De Richard Bessière
Fleuve Noir - 190 pages
Pour sa participation au Summer Star Wars, Ferocias joue à archéologue du space-opera. Ses billets donnent vraiment envie de fouiller le grenier, de dénicher les vieilles malles de grand-mère pour plonger dans le space-opera de grand père. J'ai donc exploré les BAL (bibliothèques à lire) de Mr Lhisbei et voici ce que j'ai trouvé : le premier roman de la collection Anticipation du Fleuve Noir, collection dite « Fusées » à cause de la fusée qui orne sa tranche son dos. La fusée de la couverture annonce la couleur : space op' nous voila.
Les conquérants de l'univers, premier volume d'un cycle éponyme en 5 tomes, de Richard Bessière a été publié en 1951. C'est Internet qui nous le dit car le livre ne possède ni dépôt légal ni date d'édition ni ISBN... Richard Bessière est ce qu'on peut appeler un auteur prolifique : il affirme sur son blog (inactif depuis mars 2007) avoir à son actif 285 ouvrages ! A noter aussi : les éditions Éons ont réédité en un seul volume les cinq romans du cycle des Conquérants de l'univers.
Je ne résiste pas à la tentation de reproduire la quatrième de couverture :
A bord de leur appareil interplanétaire, six terriens se trouvent lancés
dans l'aventure la plus extraordinaire qu'on puisse rêver. Vous allez
faire connaissance avec ces audacieux astronautes qui ne tarderont pas à
vous devenir familiers, et vous suivrez leurs aventures avec un intérêt
qui ne faiblira jamais. C'est Jules Verne qui a ouvert la voie au
roman d'Anticipation. Plus près de nous, H.-G. Wells est allé encore
plus loin. Mais le roman de F. Richard-Bessiere que nous vous présentons
est bien le plus extraordinaire et le plus captivant qu'on ait écrit
jusqu'à ce jour.
Nous voila embarqué à bord du Météore, premier vaisseau capable d'arracher l'homme à la pesanteur terrestre, parti à la découverte de l'Univers. Le Météore, créé par le professeur Bénac avec l'aide de son filleul Richard, grâce aux fonds du sud-américain Don Alfonso, est un engin digne des romans de Jules Verne : fabriqué dans un alliage de métal nouveau il dispose d'une propulsion révolutionnaire et de quatre niveaux qui assurent confort et sécurité. L'expédition de Bénac devait initialement concerner trois personnes. Le professeur Bénac et Richard devait se faire accompagner par Jeff grand reporter américain chargé de couvrir en exclusivité l'évènement. Mais Ficelle, mécanicien aux doigts magiques, et Don Alfonso se trouvent malencontreusement piégés à bord au moment du décollage. Miss Mabel, jeune étudiante anglaise, a fait valoir des arguments de poids pour intégrer l'équipe : « Mais qui s'occupera du ménage ? » et « Comment voulez-vous être présentables lorsque vous arriverez chez les martiens ? Croyez-vous que ces gens-là auront une bonne impression des terriens lorsqu'ils verront vos pantalons en accordéon et vos cols froissés ? »1. Bénac finit par céder à condition que Miss Mabel « maîtrise ses nerfs »2. Ils seront donc six à s'élancer, à la prodigieuse vitesse de 45 kilomètres par seconde, vers la Lune, première escale de l'expédition, avant de prendre la direction de Mars.
Richard Bessière nous dispense régulièrement des cours d'astronomie (Mabel finira même à lire un livre traitant de cette matière) selon les connaissances de l'époque. Dix ans avant le premier vol spatial habité et la conquête spatiale, la face cachée de la Lune est un terrain de fantasmes. L'auteur résiste à la tentation de le peupler de Sélènites ce qui, en soi, constitue déjà une originalité. Dans les années 50 les canaux de Mars se prêtent à toutes les interprétations possibles et se trouvent plutôt bien exploités dans ce roman. La description de la société martienne fourmille d'idées : la rationalité scientifique gouverne la planète et la critique sociale n'est pas bien loin. Certaines scènes sont vraiment très gaies (comme la compétition sportive sur Mars).
Richard Bessière, qui avait 18 ans à la parution du premier volet des Conquérants de l'Univers, fait preuve d'érudition (qui, certes, parait bien dépassée de nos jours) et d'une imagination débordante qui compensent une écriture parfois maladroite et au style suranné. Sur 190 pages, le rythme échevelé condense les aventures lunaires et martiennes de notre fine équipe proposant de nombreux rebondissements au risque de survoler ces aventures. Un romancier moderne aurait développé un peu plus chacune des péripéties de nos aventuriers. Je n'envisage pas de lire la suite - archéologue du space opera étant un hobby pour moi - mais si quelqu'un m'offre les livres, je me sacrifierai ...
1Nous sommes en 1951 n'oublions pas. Remercions les féministes d'être passées par là.
2 Elle prouvera par la suite qu'elle les maîtrise parfaitement : juchée sur un rocher « la courageuse jeune fille » tire sans arrêt sur les créatures préhistoriques qui peuple la face cachée de la lune (même si pour cela elle doit serrer « convulsivement » les lèvres) ; et ne s'évanouit qu'après la bataille et pour une excellente raison : elle est grièvement blessée et perd beaucoup de sang.
Consulter la bibliographie de l'auteur sur le Répertoire de la Science-Fiction.

Le Volcryn
de George R.R. Martin
Éditions ActuSF - 158 pages
Ma toute première expérience avec George R. R. Martin (n'y voyez rien de sexuel, merci !) n'a pas été très concluante. C'était avec le premier tome du Trône de Fer, son archi-connue saga de fantasy. Je n'ai pas dépassé la page 80 : trop de personnages, pas d'assez d'action, un monde sans originalité... Bref je n'ai pas accroché du tout à la série.
Pour participer au Summer Star Wars de Mr Lhisbei je cherchais un court roman ou une novella de space opera. Je suis peu friande de batailles spatiales et d'empires galactiques et je ne voulais pas m'embarquer dans une saga à rallonge. Le Volcryn répondit parfaitement à mes besoins. Dans la PAL de Mr Lhisbei après notre visite des Imaginales, je l'avais sous la main. Un Prix Locus reçu en 1981 et des avis positifs sur la toile ont achevé de me convaincre.
Pour partir à la recherche des Volcryns, cette mystérieuse race d'extra-terrestres qui parcourt l'univers, Karoly d’Branin affrète l’Armageddon, un vaisseau spatial commandé par l'énigmatique Royd Eris. Les quartiers de ce dernier sont isolés de ceux du reste de l'équipe recrutée par d'Branin. Le commandant n'apparait jamais en personne : un hologramme le représente. Très vite, dans cet espace confiné, des tensions apparaissent et l'ambiance se dégrade. Quand l'un des membres de l'expédition décède dans des circonstances bizarres et que l'on s'aperçoit que Royd Eris surveille en permanence l'équipage, la paranoïa s'intensifie. Et les Volcryns sont encore loin...
Autant l'avouer tout de suite, si ce texte avait été plus long j'aurais, encore une fois, abandonné la lecture en cours de route (ouch!). Les premières pages auraient suffi à me faire fuir : l'introduction des personnages, présentés les uns derrière les autres "à la file", et le "planté" du décor m'ont prodigieusement ennuyé. En plus cette présentation ne m'a pas permis de bien différencier les personnages (et je déteste devoir revenir en arrière pour me remémorer qui est "bidule") ni d'ailleurs de m'intéresser à la moitié d'entre eux. Heureusement les personnages les plus importants prennent, peu à peu, plus de relief (et de vie). Les autres (qui ne marquent pas par leur originalité) n'ont qu'une utilité, utilité que je ne dévoilerai pas ici sous peine de vous gâcher le plaisir de la lecture. Car, oui, du plaisir de lecture on en trouve - et pas qu'un peu - dans Le Volcryn. Passés les premières - et laborieuses - pages, George R. R. Martin installe un climat, une atmosphère, propre à piéger le lecteur. Au fil des pages il crée le malaise, instille la peur, exacerbe la paranoïa tout en jouant sur deux intrigues, le mystère des Volcryns et celui du commandant Eris, intrigues qu'il parvient à résoudre habilement au même moment. L'intensité du suspens happe le lecteur et les pages se tournent toutes seules jusqu'à l'apothéose finale. Le Volcryn nous offre un huis clos angoissant à souhait dont il serait dommage de se priver.
Si ce livre avait été plus long... je serai passée à coté d'un très bon bouquin. Je devrais peut être retenter Le trône de fer tiens...
Lire aussi les avis de SFU, Noosfere, Critic, Efelle, El Jc, Gromovar.

De Lionel Davoust
Éditions Critic - 172 pages
La volonté du dragon prend place dans le monde d'Évanégyre, monde de fantasy introduit par la nouvelle « Bataille pour un souvenir » dans l'anthologie Identités (dirigée par Lucie Chenu). Je n'ai pas lu cette nouvelle mais, en revanche, j'avais eu un coup de cœur pour « L'île close » dans l'anthologie De Brocéliande en Avalon , coup de cœur qui a motivé l'achat de ce roman.
Le généralissime Vasteth vient négocier, au nom de l'Empire d'Asreth, la reddition du royaume de Qhmarr. Des résultats de cette négociation dépendra l'entrée en guerre ou non des deux royaumes. L'invincible armada de l'Empire du Dragon, immense flotte à la puissance de feu dévastatrice, se tient prête à attaquer. Son intervention se révèle bien souvent superflue, les nations préférant capituler avant le premier échange de tir. La haute technologie de l'Empire - et les canons draniques qui en sont le fleuron - s'avère être une arme de dissuasion des plus efficaces. Du reste l'Empire n'est animé que de motifs nobles : apporter la paix et le progrès au plus grand nombre, éradiquer les superstitions ou les traditions qui asservissent le peuple comme ce lâh, cette religion déterministe qui gouverne le petit royaume moyenâgeux de Qhmarr, religion incarnée par le Qasul Ehal Hamfaa, gardien de la tradition. Qhmarr refuse de se soumettre cependant. Le Qasul n'est guère plus qu'un enfant-roi mutique et Vasteth, confiant en la victoire, accepte donc de partager une partie d'un jeu de plateau (à mi-chemin entre échecs et « touché coulé » mais je manque de culture en jeux de plateau) à une échelle qui, découvre-t-il un peu tard, le dépasse. Sur l'échiquier comme sur les flots, la guerre est inévitable.
La volonté du dragon se rapproche plus d'une novella que d'un roman. Elle est centrée sur un évènement : la bataille qui scellera le sort de la guerre entre Qhmarr et l'Empire du Dragon. Les personnages sont peu nombreux et la fin constitue une chute. Elle est cependant construite comme un roman avec une alternance des fils narratifs - la confrontation entre les deux armées sur les flots et celle des deux généraux devant la table de jeu - et des enjeux qui dépassent les personnages. Au travers du généralissime et du Qasul ce sont deux point de vues, deux conceptions de la vie, qui s'affrontent. Sur le plan des valeurs, ces deux conceptions se valent. Chaque système a ses bons et ses mauvais côtés (voire même des points communs si l'on regarde d'un peu plus près le personnage de l'Impératrice Dragon, personnage que j'aurais aimé voir plus développé d'ailleurs). Pour autant, Lionel Davoust évite avec panache l'écueil du manichéisme basique trop souvent présent en fantasy. Ici, le lecteur a du mal à désigner un méchant et un gentil, à prendre parti pour l'un ou l'autre camp. Parler de suspens serait excessif mais la tension est palpable - et avec quelle intensité ! - tout au long du roman. Il est impossible de deviner avant le dénouement, qui, de David ou de Goliath, l'emportera et, encore plus, de décider lequel des deux camp on a envie de voir triompher. Et rien que ça, c'est très fort. Un bémol toutefois sur le dénouement. S'il constitue un retournement de situation bien surprenant, il m'a paru un peu trop précipité, comme si l'auteur avait eu peur de décevoir les attentes de son lecteur et avait accéléré le mouvement pour accentuer l'effet de surprise. Un effet trop appuyé que j'ai trouvé contre-productif.
Du côté des points forts du roman on trouve aussi un univers bien dessiné et plutôt original (surtout dans son contraste très marqué entre les deux nations), des personnages bien campés et des combats marins très réussis qu'on visualise bien (et c'est quelqu'un qui s'y connait autant en navigation qu'en physique des particules qui l'affirme...). Et, comme si tout cela ne suffisait pas, ajoutons aussi le style de l'auteur : fluide, travaillé et riche mais sans excès ni lourdeurs, il happe le lecteur de la première à la dernière ligne. Les phrases sont impeccablement rythmées et donnent envie de lire le texte à haute voix pour le savourer plus longtemps.
Il faut aussi souligner l'esthétique du livre. A l'extérieur, la couverture, le dos et la quatrième de couverture sont superbes. A l'intérieur la maquette aérée et la police de caractère facilitent la lecture et les illustrations favorisent l'immersion dans l'histoire.
Est-il encore besoin de préciser que La Volonté du dragon est mon coup de cœur de l'été ?
Un extrait :
Tout autour de lui, au dessus comme au dessous, la voûte céleste du monde tournoyait lentement, à l'infini. Des étoiles froides, dépourvues de tout scintillement, piquetaient la sphère de néant qui l'entourait ; pourtant, bien qu'il en occupe le centre, leur éloignement inconcevable, leur multitude accablante lui évoquèrent une indifférence écrasante, presque insupportable. Elles étaient là depuis bien avant sa naissance, avant même la fondation d'Asreth, et il eut la sensation qu'elles existeraient bien après que l'Empire - à supposer qu'une telle chose soit possible - ne se soit effondré. Il secoua la tête. Non, pensa-t-il avec force. Nous construisons pour durer.
Lire les avis de SFU, Yozone, Psychovision, Onirik, Elbakin, Fantastinet, Lelf, Délices & Daubes, Mott’, Bernard Viallet, Hervé, Critiques Libres.
Consulter la bibliographie de l'auteur sur le Répertoire de la Science-Fiction et revoir avec plaisir la bande annonce de la sortie du livre pour admirer les dessins de Frédéric Navez
Frère Ewen
La fraternité du Panca T1
de Pierre Bordage
L'Atalante - 448 pages
Avis de Monsieur Lhisbei
Ewen vit heureux sur Boréal, 3ème planète du système d’Ispharam, avec sa femme Ezalde enceinte d’un fils et de sa fille Ynolde. Il porte un lourd secret qu’il n’a jamais partagé avec sa femme. Ewen fait partie de la fraternité Pancatvique. Il a été formé pendant cinq année par frère Ebenzer qui lui a remis son arme, un disque métallique qui crache des cercles de feux, le Cakra, et l’implant fiché à la base de son crane qui recueille son âmna (principe vital). Le Panca, une organisation secrète existe depuis des siècles, a pour but le bien-être et la protection de l’humanité. Ses membres sont répartis à travers la voie lactée. Ils ne communiquent pas entre eux mais reçoivent des ordres de l’organisation grâce à leur implant, une communication instantanée à travers la galaxie que seul le Panca maîtrise. Frère Ewen entend pour la première fois cette voix qui lui ordonne de se rendre sur Phaïstos pour constituer une chaîne quinte. L’humanité court un grave danger que seule la fraternité du Panca peut éviter. Même si, pour frère Ewen, cela signifie le sacrifice ultime.
Frère Ewen doit d’abord se rendre sur la lune de Hyem, cinquième planète du système d’Ispharam, un premier voyage long d’au moins trois ans. De cette lune il peut prendre un des grands vaisseaux interstellaires à destination de Phaïstos, un voyage de 80 à cent ans. Il arrivera vieux ou probablement mort à destination.
Sur Phaïstos il doit remettre son implant vital au quatrième frère de la chaîne quinte. Seule la réunion de cinq implants en un seul frère peut sauver l’Humanité. Ewen est déchiré à l’idée de d’abandonner sa femme sur le point d’accoucher et sa fille. Mais il a juré obéissance au Panca.
Pendant se temps sur la planète Amble la famille d’Olméo, jeune garçon de douze ans, est chassée de leur communauté. Sa mère a été surprise dans les bras d’Alfo, son amant. Olméo bénit sa mère d’avoir fauté : grâce à elle, il peut découvrir le monde, faire un voyage extraordinaire à travers la planète. Son périple commence par un voyage en train vers Al Kraël capitale du deuxième continent d’Amble et la rencontre avec Sayi, une mystérieuse jeune fille aussi sage que belle.
De Al Kraël il prend un vaisseau spatial en direction de Hyem et de sa lune, astroport où il embarque à bord d’un grand vaisseau interstellaire pour une aventure qu’il n’imaginait pas.
Son chemin va croiser Frère Ewen. Ensemble ils braveront des dangers et combattront les nombreux ennemis du Panca qui se cachent parfois derrière des êtres à l’apparence innocente.
Pierre Bordage nous offre ici un space opera d’une rare qualité où ses talents de conteur nous entrainent dans un voyage à travers le temps et l’espace. Il n’y a pas de batailles spatiales, mais une quête, des quêtes. Celle d’un homme qui sacrifie tout pour l’humanité, déchiré entre son devoir et le souvenir de sa famille abandonnée. Celle d’un petit garçon qui va s’en doute devoir grandir trop vite, faire des choix qui l’engageront dans une vie aventureuse, faite d’amour, de bonheur et de sacrifices.
Les destins de Frère Ewen et d’Olméo sont racontés en alternance (un chapitre pour Ewen, un chapitre pour Olméo).
Les deux histoires possèdent un style narratif différent : Olméo raconte son histoire à la première personne, l’histoire de frère Ewen nous est racontée. Chaque chapitre commence par un petit texte qui nous donne les clefs pour comprendre l’univers riche et complexe imaginé par Pierre Bordage. Que du bonheur ! J’ai les deux volumes suivants que je vais dévorer et je vais attendre les deux derniers avec impatience.
Avis de Monsieur Lhisbei
Lire aussi les avis de ff, Cafard Cosmique, Yozone, ActuSF, Fantastinet, Phénix-Web, Gromovar, If is Dead, Lilith, Lucie, Le scriptorium, Les chroniqueurs vagabonds, No',
Consulter la bibliographie de l'auteur sur le Répertoire de la Science-Fiction.

De Justine Niogret
Mnémos - 320 pages
Lecture commune avec Lelf et Roxane.
Chien du Heaume accumule les prix littéraires : Prix Imaginales 2010 du roman francophone, Grand Prix de l'Imaginaire - Étonnants Voyageurs 2010 du roman francophone et Prix Oriande 2010 du roman de féérie (prix délivré lors du Printemps des légendes). De quoi être impressionné voire même intimidé avant de commencer la lecture. D'autant plus que Chien du heaume est le premier roman de l'auteur... De Justine Niogret je pensais ne rien avoir lu avant Chien du heaume mais en consultant la bibliographie en début d'ouvrage (ce que je ne fais pas souvent - mais celle-ci était intrigante car plutôt fournie pour un auteur de « premier roman ») je me suis rendue compte que j'avais déjà croisés une de ses nouvelles : Liberté (sa si douce harpie) dans l'anthologie L préparée par Charlotte Bousquet. Et que la demoiselle avait déjà un recueil de nouvelles à son actif ainsi qu'une première nomination au Prix Imaginales en 2005 pour Un chant d'été nouvelle parue dans l'anthologie Les fées (chez les défuntes éditions L'Oxymore). Dois-je préciser que Justine Niogret a tout juste 30 ans ? Voila qui avait de quoi susciter chez moi des attentes démesurées. Attentes qui, logiquement, n'ont pas été toutes comblées.
Qui est Chien ? Chien du heaume, mercenaire, orpheline, a tout oublié
de son passé jusqu'à son nom et son pays d'origine. Une hache ornée de
serpent, qu'elle manie fort bien d'ailleurs, est la seule chose qui lui
reste de son père. De la fantasy classique vous ne trouverez rien dans Chien
du Heaume : pas de magicien, ni de sorcier, d’épée ensorcelée ou
d’anneau magique, point d’elfe, de nain et autre gobelin ou orc. Nous avons
affaire à une fantasy médiévale moins héroïque qu'historique. Des codes
de la fantasy il ne reste que la quête initiatique et quelques bastons.
Enfin « quête » est un bien grand mot. Si la recherche de son nom semble
obnubiler Chien dans les premiers chapitres, elle s'en détache assez
facilement après sa rencontre avec Sanglier, chevalier charismatique
entouré de ses hommes d'armes, et le premier hiver passé au castel de
Broe, entre neige et brume. Le château, taillé dans le roc et pris dans
les glaces, ferme ses portes pendant les longs et rudes hivers
moyenâgeux. C'est l'occasion pour Chien, solitaire par nécessité, de se
lier d'amitié et pour le lecteur de faire connaissance avec des
personnages attachants ou/et intéressants comme Regehir, le forgeron au visage marqué par
le fer rouge. L'un des points forts de ce roman réside dans les
personnages. A la lecture l'imposant et chaleureux Sanglier, la gueule
cassée de Regehir, le doux et candide Iynge, jeune chevalier pressé de
faire ses preuves que Chien prend sous son aile et Noalle, la jeune et
perfide épouse de Sanglier, prennent corps. On sentirait presque la
chaleur bourrue de l'étreinte fraternelle de Sanglier traverser les
pages. Et cela c'est grâce à l'écriture de Justine Niogret, riche sur le
plan stylistique et généreuse sur le plan des émotions et des sens. Voici un extrait pour vous donner une idée :
La forêt était silencieuse, à part les crépitements d’un grand feu
qui brûlait haut entre les arbres, si haut que les feuilles se
consumaient et certaines branches éclataient sous le bouillonnement de
leur sève. Les flammes rongeaient le bois mort, que la saison passée
avait su sécher jusqu’au cœur ; des bûches aussi, coupées à la hache
pour nourrir le vorace, et la chaleur du foyer sauvage faisait
dégouliner la sueur sur la chair de la quinzaine d’hommes qui y
marchaient tout autour. Ils se trouvaient nus, ou presque ; tous leurs
regards étaient tournés vers ce rouge qui dansait entre eux, qui montait
comme autant de serpents brûlants. Rien d’obscène dans leurs corps
dévêtus ; c’était leur simple peau qu’ils montraient, luisante de
transpiration, cuivrée et noircie par le jeu des ombres et des flammes.
Le temps de leur cérémonie était venu, et ils la menaient comme bon leur
semblait.
Cet extrait n'est qu'une mise en bouche, le style de Justine Niogret
a plusieurs facettes. La tonalité du prologue, dans lequel nous faisons
connaissance avec Chien grâce à un « sniper » à l'arc (on est au moyen âge
n'oublions pas), est différente de celle du roman. Ce prologue fournit
une entrée en matière jubilatoire : j'étais conquise dès le début. Le lexique, bourré d'humour, contraste (et c'est le moins qu'on puisse dire) avec le reste du livre (lisez l'entrée « Braies »). Enfin les
incursions du conteur qui parsèment le récit sont savoureuses. Là aussi un extrait :
Écoutez un instant, écoutez ce que je peux vous dire pendant que
Chien marche et trébuche dans la neige, ce que je peux vous dire pendant
qu'elle n'entend pas. Il y a deux choses à raconter sur elle si l'on
veut bien commencer l'histoire. [...]
La seconde chose à savoir, c'est qu'elle se souviendra toute sa vie
d'une journée, d'une seule, dans ses moindres détails. Le jour de sa
rencontre avec un homme, un chevalier : Bruec. Elle se souviendra de
l'odeur fade de la soupe de l'auberge, du feu qui brûlait haut, de la
peau de cerf réchauffée par la cheminée et qui puait sa viande. Des pas
de Bruec, sa broigne cliquetant son bruit de cuir et de métal. Des
doigts du chevalier, plus noirs que les sien, cassés par trop de coups
d'épée. La veille de sa mort, Chien aurait encore pu raconter chaque
instant et chaque fait de cette journée, jusqu'à la coupure qu'elle
avait vu luire dans l'échancrure de la chemise de Bruec. La blessure
était profonde et devait avoir gelé ; puis le chevalier était entré dans
l'auberge, et le sang, réchauffé, avait recommencé à verser son émail
rougi.
Sur le fond j'émettrai quelques réserves : l'intrigue est un peu mince, le rythme de l'histoire pêche un peu (certains passages paraissent s'étirer, d'autres mériteraient qu'on s'y attarde un peu) et surtout j'ai trouvé que, finalement, le personnage de Chien restait un peu trop passif, se laissait porter par les évènements. Une fois le premier hiver passé au château on dirait qu'elle mollit et cela ne cadre plus très bien avec son caractère ... de chien.
Malgré ces réserves je conseille vivement Chien du heaume parce qu'une plume comme celle de Justine Niogret se lit avec gourmandise et plaisir. On en redemande même. D'ailleurs ça tombe bien Justine Niogret est au sommaire de l'anthologie Magiciennes et sorciers, dirigée par Stéphanie Nicot. Anthologie qui figure en bonne place dans ma PAL.
Lire les avis de Lelf et Roxane mais aussi ceux de Elbakin, Cafard Cosmique, ActuSF, NooSFere, SFU, Critic, Psychovision, Atemporel, Myhtologica, SBM, Angua, Don Lorenjy, Efelle, Madame Charlotte, Chiffonnette, Serafina sur If is Dead, Kactuss, E-maginaire, Rana Toad, Valérie Lobsiger sur Aux arts etc...
Pour aller plus loin vous pouvez lire des interviews de l'auteur sur le Cafard Cosmique ou sur Mythologica et visiter son blog (à vos risques et périls).
Consulter la bibliographie de l'auteur sur le Répertoire de la Science-Fiction.
Hors-série 2010 « Mundanes »
Au sommaire :
Des articles :
Des nouvelles :
« Mundane » ? Késako ? La S.-F. « Mundane » vise à produire des textes de science-fiction qui collent au plus près des faits ou connaissances scientifiques. Exit les voyages spatiaux à vitesse sub-luminique, les vaisseaux arches, les machines à remonter le temps, le transfert d’un cerveau dans une machine et tous ces artifices de la S.-F. qui sont, à l’heure actuelle, scientifiquement impossibles. Exit Star Trek et Star Wars et une grande partie de la SF grand public. Ce n’est pas pour autant que les auteurs Mundanes sont élitistes, non, c’est juste qu’ils veulent produire des récits au plus proches des connaissances de la science - je vous rassure des 7 textes présentés ici aucun ne verse dans la Hard Science non plus. Geoff Ryman, le fondateur du mouvement, l’explique très bien dans l’interview accordée à Gillian Gray.
Dans les sept nouvelles au sommaire de ce Galaxies hors-série, j’ai eu un vrai coup de cœur pour « Notes sur Endra » de Chelsea Quinn Yarbro, un texte dans lequel l'héroïne est évoquée par le regard de tiers au moyens carnets de notes, d'extraits de registres... Un magnifique texte dans un futur marqué par la montée des océans et les énergies renouvelables. Je retiens aussi « Same players shoot again » de R.R. Angell qui brosse un portrait peu ragoutant de la société américaine patriote et férue de jeux vidéos. Cynique et décapant. Et enfin le troisième texte que je retiens est celui d’Élisabeth Vonarburg, « Les invisibles » qui place ses protagonistes dans des villes du futur totalement utilitaires et insipides. Heureusement les Artistes ont survécu...
Vous pourrez retrouver un avis complet dans le Présences d'Esprits n°64 (à paraître cet automne)
Le monde tous droits réservés
De Claude Ecken
Pocket - 404 pages
Lecture commune avec Cachou.
Le monde tous droits réservés est un recueil de 12 nouvelles de tailles variables et aux thèmes diversifiés. Les plus longs textes, Éclats lumineux du disque d'accrétion et La Fin du Big Bang ont chacune reçu un Prix Rosny aîné. Le recueil entier a reçu, lui, le Grand Prix de l'Imaginaire en 2006.
Sous un titre un peu abscons, Éclats lumineux du disque d'accrétion nous dépeint une société coupée en deux : les désœuvrés et les actifs. A défaut de fournir un emploi la société fournit aux inactifs de quoi vivre dignement. « Nourris, logés, meublés, vêtus, soignés, chauffés et éclairés dans des appartements au prorata de la taille de la cellule familiale, c'est le rêve, le triomphe de la société altruiste et fraternelle ! C'est le minimum vital dicté par la dignité humaine. » Le résultat est pourtant bien différent : un gouffre sépare les deux mondes et la révolte gronde. La critique sociale est virulente mais frappe fort et bien. La fin ouverte apporte une note d'espoir.
La Fin du Big Bang nous plonge dans le quotidien de Damien, qui garde en mémoire tous les changements subis par la réalité dans son monde, et illustre une des théories de la physique quantique, discipline à laquelle je ne comprends rien. Si je me suis attachée aux personnages et à leur destin j'ai eu plus de mal sur les passages plus théoriques et leur implications. La nouvelle s'est étirée (en temps subjectif).
Parlons du reste des textes à présent. Dans la nouvelle qui ouvre le recueil et lui donne son titre, l'information est soumise au copyright et la marchandisation des scoops vont bon train. L'idée de base était louable (permettre d'assurer une rémunération correcte des journalistes notamment) mais, rapidement, Claude Ecken démontre ses limites et décrit avec pertinence la perversion du système. L'Unique, dans sa thématique, rappelle avec bonheur Bienvenue à Gattaca : la sélection génétique a permis d'améliorer l'être humain mais la reproduction ne se fait plus que dans les laboratoires. Chaque modèle donne un type défini de personnalité et l'uniformisation guette. La mise en lumière de Lucien, conçu de façon naturelle et hors la loi, fait l'effet d'une bombe. Ici aussi la fin apporte un espoir d'évolution. Fantômes d'univers défunts nous offre une histoire d'univers parallèle où tous les protagonistes sont des scientifiques et où les dialogues sont prétextes à de nombreux exposés théorique. Autant avouer de suite ma lecture en diagonale de ce texte et la perte de saveur qui en a résulté. Esprit d'équipe est une histoire de clone presque banale. Membres à part entière compense sa prévisibilité par son ironie : une maladie endémique a privé la grande majorité de la population de la possibilité de marcher ; les assis ont remodelé le monde à leur image et les rares « Debouts » ont du mal à trouver une place.
La Dernière mort d'Alexis Wiejack brode une histoire à la chute prévisible sur le thème de l'immortalité par la voie scientifique dans un monde où tout est rationnel et efficace. Même le suicide ne permet pas d'échapper à cette société : Wiejack avait attenté à ses jours pour de multiples raisons, psychologiques, familiales et sociales. Il en avait assez de vivre dans un univers où seuls la compétition et l’espoir d’un avancement justifiaient les rapports humains, où les loisirs étaient déterminés par ordinateur pour satisfaire les pulsions les plus profondes de l’être, où l’homme, enfin, réglait sa vie d’après le profil de sa fiche informatique. En systématisant l’efficacité, l’humanité l’avait élevée au rang d’une monade insipide et vide de sens. La perpétuation de l’espèce se poursuivait pour elle-même, sans autre visée dans l’avenir que le perfectionnement du système, l’élimination de l’inutile et du superflu, le poète devait mourir.
En sa tour, Annabelle apporte une touche de poésie à l'ensemble du recueil en témoigne cet extrait : Durant les repas, je ruminais les phrases qu’elle avait prononcées. Elles me paraissaient toutes plus superbes les unes que les autres. Mes parents utilisaient un langage conventionnel sans grâce, à usage strictement pratique, alors que ma sœur traitait les mots comme des papillons bariolés qui illuminaient sa conversation de couleurs resplendissantes. Elle les époussetait de la poussière de sens qui les empesaient pour les restituer dans toute leur brillance, ils retrouvaient avec elle la fraîcheur de leur innocence.
Certains textes m'ont paru mineurs : Edgar Lomb, une rétrospective sur le transfert de l'esprit humain dans des corps d'extra-terrestres, La Bête du recommencement où le personnage principal cherche une seconde chance de vivre sa vie et Les Déracinés où les manipulations génétiques ont « végétalisé » des cobayes humains.
Le coda sur lequel se referme le recueil est une petite merveille d'humour et la préface de Roland C. Wagner est à lire pour contextualiser le recueil. D'ailleurs elle peut être lue sur Génération Science-Fiction.
Certaines nouvelles doivent être plus anciennes que d'autres. Parfois la technologie est un peu dépassée : dans une nouvelle par exemple on enregistre encore les données sur des disquettes... Sur le fond le recueil apporte au lecteur du grain à moudre et de nombreuses occasions de réfléchir. Un recueil hautement recommandable donc.
Lire l'avis de Cachou mais aussi ceux de NooSFere, Cafard Cosmique, Jérôme Vincent et Jérôme Lavadou sur ActuSF, Gromovar, Papa Fredo, Webd, La bouquineuse, Le Mamelouk, Calimaq, Bagneris, Hexagone.
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Ceux qui sauront
De Pierre Bordage
J'ai Lu - 317 pages
Lecture commune avec Cachou.
En 2008 Ceux qui sauront a inauguré Ukronie, la collection jeunesse de Flammarion. Cette collection, comme son nom l’indique, nous propose des uchronies. Celle de Bordage prend comme point de divergence avec l’Histoire la date de la Révolution Française :
« Liberté, égalité, fraternité, trois mots magnifiques, n’est-ce pas ? Trois mots qui formaient le cœur de la Révolution. Trois mots qui, si nous avions su les cultiver, auraient changé la face du monde. » (p. 80)
La monarchie de droit divin a été restaurée et perdure jusqu’à aujourd’hui. En 1882 Jules Ferry a été assassiné. L’école est interdite pour les gens du peuple. Nous sommes maintenant en 2008 et la situation a peu évolué. Les aristocrates ont accès à l’instruction, au progrès et vivent à Versailles dans le faste des palais. Ils oppriment le reste du peuple et utilisent l’armée et la gendarmerie royale pour réprimer (dans le sang si nécessaire) ses nombreux mais vains soulèvements. Nous faisons connaissance avec Jean, fils de « cou noir » (ouvrier) qui, désireux d’améliorer son sort, suit les cours d’école clandestine et de Clara, fille d’un grand bourgeois récemment anobli qui veut la marier avec le rejeton d’une noble famille. Leurs histoires vont se croiser sur fond de rébellion du peuple.
Ce roman s’adresse à de jeunes lecteurs (ou des ados plutôt). Les héros sont des adolescents (même si dans cette société on n’a pas d’autre choix que de grandir vite) et il est difficile de se sentir proche quand on est une vieille rombière de 34 ans (et un lecteur « mature »). Le roman s’attache essentiellement au destin des deux protagonistes et relègue le contexte historique, bien étoffé et très travaillé, et l’analyse politique et sociale à l’arrière-plan, ce qui m’a un peu frustré et amené à lire certains passages en diagonale. Je trouve aussi que le propos du livre (le savoir c’est le pouvoir et l’école c’est beau et bon) est quelquefois un peu trop appuyé bien que je souscrive aux valeurs républicaines portées par ce livre (liberté, égalité, fraternité), des valeurs bien galvaudées de nos jours.
J’aime aussi beaucoup la plume de Pierre Bordage. Ses livres se lisent tous seuls (ou presque), sont bien rythmés, leur narration est fluide. Ceux qui sauront n’échappe pas à la règle. Il se lit d’une traite grâce notamment au découpage narratif (un chapitre pour Jean, un chapitre pour Clara), à ses chapitres équilibrés (ni trop court, ni trop long) et aux nombreux dialogues (très vivants). Les 50 dernières pages sont un peu trop mélodramatiques à mon goût (manque de romantisme typique de la vieille rombière) et la fin m’a laissé sur ma faim (mais je ne vous dirai pas pourquoi sous peine de vous la gâcher). Ceci dit, si j’avais des jeunes ados à la maison je leur mettrai illico presto ce bouquin entre les mains, qu’ils se frottent avec ce conteur de talent qu’est Pierre Bordage (et aussi pour en faire les adultes de demain, éduqués, capables de réfléchir et d'exercer pleinement leur libre arbitre).
Extraits :
« Est-ce un crime de vouloir apprendre ?
- Selon la loi royale, oui. L’instruction est réservée à ceux qui sauront l’utiliser. Vous savez très bien que le savoir généralisé engendre l’anarchie. N’est-il pas précisé dans la Bible que l’arbre de la connaissance a causé la perte de l’humanité ? Vous êtes à la fois le serpent et la pécheresse de la Genèse. »
« La Révolution a sans doute été une période difficile où un grand nombre d'atrocités ont été commises, mais elle nous a laissé un héritage magnifique, une véritable déclaration d'amour à l'humanité, et c'est de cet héritage dont je souhaite vous entretenir. »
Les murmures inquiets des mères ponctuèrent la déclaration de Magda. Elles rechignaient à ressusciter ces périodes sombres où tant de cous noirs avaient trouvé la mort. Les batailles étaient inégales entre les soldats équipés d’armes modernes, soutenus par les blindés et l’aviation, des combattants munis de vieux fusils de chasse et de pistolets rouillés qui s’enrayaient une fois sur deux. Les épouses et les mères n’avaient pas envie de pleurer des maris et des enfants qui offraient inutilement leur poitrine à la mitraille versaillaise. Elles en avaient assez de ces stupides actes héroïques qui les laissaient seules et désemparées. Elles avaient besoin d’hommes vivants, solides, travailleurs ; les souvenirs ne rapportaient ni argent ni nourriture, ni chaleur dans les draps.
Lire l'avis de Cachou mais aussi ceux de ActuSf, NooSFere, Yozone, Phénix Web, Michel Abescat (Télérama), SBM, Cuné, Catherine Brosse, Emmyne, Faelys, Les passions de Laura, Bibliotheca, Illman, Malou, Corinne Guitteaud, El Jc, Arkhama, Biblio, Ricochet, Spocky qui lit, Rana Toad, L'Armitière.
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De Daniel F. Galouye
Folio SF - 272 pages
En 2034, Douglas Hall prend la tête du projet Simulacron 3 après le décès de son inventeur Hannon Fuller. Qu'est-ce que le Simulacron 3 ? Un simulateur d'environnement total, une réalité virtuelle créée pour la "recherche" marketing. Dans la société de Hall, les sondages d'opinion sont invasifs. Lorsqu'un Observateur vous aborde pour vous sonder vous n'avez pas d'autres choix que de dire oui. Le Simulacron 3 risque de mettre au chômage les milliers d'Observateurs et l'AOCC (Association des Observateurs de Comportements Certifiés) ne compte pas se laisser faire. En plus de cet enjeu Hall découvre que son patron, Siskin, n'a pas les mêmes objectifs humanistes que lui : il est déterminé à mettre à disposition du Parti la puissance du Simulateur pour obtenir un poste de gouverneur de l'État. Et pour s'assurer de la pleine et entière coopération de Hall, il est prêt à lui mettre sur le dos la mort de Fuller qui pourrait bien ne pas être accidentelle. Hall décide donc d'enquêter mais certains témoins disparaissent... Peu à peu Hall se rend compte qu'il est peut-être lui-même plongé dans un simulateur...
Simulacron 3 a été écrit en 1964. A l'époque ce roman révolutionnaire a ouvert une voie nouvelle. Pour imaginer une enquête haletante dans une réalité virtuelle (à une époque où les ordinateurs - des calculateurs en fait - ressemblaient à ceci ou à cela) doublée d'un questionnement sur la matérialité, la réalité de l'existence, l'identité et l'humanité... il fallait être un visionnaire. Ce roman innovant et étonnant a très vite acquis le statut de « classique de la SF ». Lu en 2010 par un lecteur (une lectrice en fait) né l'année du décès de l'auteur (1976) qui a vu Matrix (les trois, et les trois au cinéma, si, si), possède deux PC dont la puissance de calcul n'a plus rien de comparable avec les ordinosaures qui font tourner le Simulacron 3 et qui a lu d'autres romans mettant en scène des univers virtuels, force est d'avouer que ce classique a pris un léger coup de vieux. D'une part sur les descriptions technologiques : le simulateur est hébergé dans un immeuble de plusieurs étages, les bandes convoyeuses ont remplacé les trottoirs, on se déplace dans des voitures volantes... Heureusement cela ne gêne en rien la lecture car le roman repose plus sur la réflexion que sur la technologie. D'autre part sur sa narration, devenue elle aussi assez classique. J'ai tout vu venir de loin (on repassera donc pour l'enquête haletante) y compris la mise en abyme finale. Heureusement l'enquête en elle-même n'est pas le pivot du livre. Quel est le pivot de Simulacron 3 alors s'il ne s'agit ni de la technologie, ni de l'enquête ? Ce que j'annonçais plus haut : la réflexion sur la matérialité, la réalité de l'existence, l'identité et l'humanité, l'existence d'une entité (d'un « Dieu » ?) omniscient, omnipotent... Et cette réflexion, vertigineuse, n'a pas pris une ride rendant le livre incontournable encore à notre époque. L'effet est encore renforcé par la narration à la première personne qui crée une intimité avec le personnage principal et qui plonge le lecteur dans un questionnement sans fin et sans réponses. Court et rapide et facile à lire ce livre se révèle d'une profondeur qui secoue encore aujourd'hui.
Extraits :
Le disque brillant de la pleine lune transformait le plexidôme de l'aérocar en une coupole laiteuse et argentée qui répandait sa douce lumière sur le visage de la jeune fille assise à mes côtés.
Réservée, distante, les yeux fixés sur la route qui se déroulait silencieusement devant l'aérocar porté par son coussin d'air, Jinx ressemblait à une fragile porcelaine prête à s'effriter sous l'assaut duveteux de la lumière lunaire.
Cette épouvantable notion attaquait les fondements mêmes de ma raison. Chaque personne, chaque objet, les murs qui m'entouraient, le sol sous mes pieds, les étoiles infiniment lointaines... rien que d'ingénieux artifices. Un environnement artificiel. Une création simulectronique. Un monde d'illusions immatérielles. Un jeu finement équilibré de charges électroniques galopant sur des tambours ou des bandes, sautant de cathodes en anodes, transmettant les stimuli de grilles polarisées.
Je repoussai quelques mèches de mon front et regardai autour de moi mon monde factice. Il me hurla en plein visage que le spectacle perçu par mes yeux n'était qu'une illusion subjective simulectronique. Je cherchai en vain à me raccrocher à quelque chose de concret pour atténuer l'énormité de ce concept.
Même s'il existait un monde physique, matériel, ne serait-il pas rien pourtant ? A des milliards d'années-lumière de la plus éloignée des étoiles dans la plus lointaine des galaxies s'étendait une vaste mer, presque complétement vide, jonchée ici et là de grains infinitésimaux d'une chose appelée « matière ». Mais la matière elle-même était insaisissable comme le vide infini entre les immenses étoiles, les planètes et les univers. En fin de compte, elle était composée de particules « subatomiques » qui n'étaient en réalité que des « charges » immatérielles. Était-ce là le concept complètement fou qu'avait découvert le Dr Fuller... que la matière et le mouvement n'étaient que les reflets de charges électroniques dans un simulateur ?
Simulacron 3 a été adapté en série télévisée en Allemagne (Le Monde sur le fil) en 1973 et au cinéma en 1999 (Passé Virtuel).
Lire les avis de SFU, Cafard Cosmique, NooSFere, Neocobalt, El Jc, Heureuse, Bruno19, Taliesin. Livre lu grâce à un partenariat entre Blog-O-Book et Folio SF. Merci à eux.
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Wonderful
de David Calvo
Bragelonne - 306 pages
Lecture commune avec Cachou, Acr0, Laure et Gaëtan.
Pour les 10 ans de Bragelonne, l'éditeur a décidé de rééditer 10 romans publiés lors de leur première année d'existence et maintenant introuvables. Avec une nouvelle couverture à la texture particulière et un prix défiant toute concurrence... Bref j'ai choisi 4 livres et Wonderful est le premier à ouvrir le bal.
Je ne sais pas quoi penser de ce livre, prix Julia Verlanger en 2001. J'ai failli abandonner la lecture au bout d'une trentaine de pages, épuisée par la narration éclatée et le manque de structuration apparent du roman. Seule la perspective de faillir à la lecture commune m'a poussé à continuer. Au fur et à mesure de ma lecture, si j'ai continué à ne pas tout comprendre, je me suis prise au jeu de Wonderful. J'ai pris plaisir à suivre le parcours semé d'embuches de Loomis qui cherche à sauver sa femme, Pooh, dans un Londres en déliquescence. La Lune se fissure et ne va pas tarder à imploser et projetant des milliers de ses morceaux dans notre atmosphère, signant la fin de notre monde. Avec Loomis on croise des Victoriens, des fées, le Roi de Londres, la Reine Victoria, des Planètes et un Mobile qui nous fait tourner la tête. Déroutant, déjanté (et encore plus sur le dernier quart), poétique, onirique, il laisse le lecteur désorienté, un peu sonné, comme après une nuit agitée de rêves dont on se demande s'ils ne sont pas plutôt des cauchemars.
Un extrait
Si les vitraux de la petite église St Mary Abbotts de Kensington n'étaient pas d'origine – ils avaient été bombardés pendant la Seconde Guerre –, ils nimbaient l'endroit d'une quiétude bien différente du traditionnel cocktail poussière-solennité des églises de la même époque. Peut être cette différence tenait-elle au sacré, quoique Loom en doute : le centre de l'église était la miniature d'un intérieur de cathédrale, et cela suffisait à rendre les choses très étranges. A son arrivée, Loom avait cru que l'église était l'égale de toutes ses sœurs du Surrey et du Sussex, petites aiguilles paroissiales sans prétention, sans grandeur, tout justes bonnes à servir l'eucharistie du dimanche. Mais St Mary Abbotts était bien plus profonde, comme si un architecte fou avait cherché à créer de fausses perspectives, de fausses lignes de fuite, pour impressionner le visiteur et lui faire croire à une magnificence visuelle.
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