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Né en 1922, exerçant la dentisterie (l'expression est de lui) en Normandie, Stefan Wul fait, dans la science-fiction française, figure de mythe. C'est que son passage a eu lieu à la vitesse d'un météore : onze romans dans la série Anticipation du Fleuve Noir entre décembre 1956 et mai 1959. Tout juste deux ans et demi, pendant lesquels on vit fleurir sous sa plume des space-operas (prenons le terme pour ce qu'il vaut) qui reléguaient la plupart de leurs frères de collection — et au-delà ! — dans les enfers de la littérature de seconde zone.
Puis le silence... Sans avoir sombré dans l'oubli (car l'esprit des fans est un autel où brille toujours la flamme des bons souvenirs), Wul disparut pour onze ans. Et enfin vint Gérard Klein qui, pour inaugurer sa série or « Ailleurs et Demain/classiques », réédita en 1970, en « volume-omnibus », Le temple du passé, Piège sur Zarkass et La mort vivante. Dans la foulée, Robert Kanters publiait dans « Présence du Futur » Niourk (1970), Rayons pour Sidar (1971) et Oms en série (1972).
Ce n'était pas du neuf, mais pour beaucoup de jeunes lecteurs qui étaient encore au biberon dans les années 50, ce fut une révélation. Le temps nous semble donc venu de faire ici un retour à Wul. L'actualité reste à tout prendre un bon prétexte pour parler d'une œuvre. La meilleure façon, à notre avis, d'aborder celle de Wul, et compte tenu du fait que certains de nos lecteurs n'ont peut-être pas lu toutes les rééditions (sans parler des cinq ouvrages qui n'ont pas été republiés), c'est de revoir ses onze romans, dans l'ordre chronologique de leur publication au Fleuve Noir. Nous le ferons sous la forme commode de « pastilles — critiques », du genre de celles que les chroniqueurs de L'Express ou du Nouvel Observateur nous servent hebdomadairement. Cela pourra rafraîchir les mémoires et décantera les thèmes.
Pour en terminer avec des renseignements prosaïques, nous signalerons enfin qu'outre ses romans, Wul signa, entre 1957 et 1961, une demi-douzaine de nouvelles (quatre dans Fiction, deux dans Satellite) ; qu'une interview de lui, recueillie par François Truchaud, figure au sommaire du numéro 86 de Galaxie (janvier 71) ; et qu'il a écrit, pour la télévision, un scénario pour la série des Mycènes (La piste sans étoiles, diffusé en février 72).
Les livres
Retour à zéro. La Lune, colonie pénitentiaire abandonnée à son sort, menace la planète-mère. Jâ Benal, ingénieur atomiste promu espion, y est envoyé, se faisant passer pour un criminel. Avec l'aide de plusieurs « lunaires » hostiles au gouvernement autoritaire de l'Ancêtre, le Terrien fomente une révolution qui réussit presque. Mais l'Ancêtre fait sauter notre satellite et le cataclysme qui en résulte anéantit toute vie sur Terre. Jâ et une fille de la Lune, bien que réduits à la taille de 10 centimètres à la suite d'une expérience biologique, peuvent regagner la Terre, où ils seront l'Adam et l'Eve de l'humanité nouvelle.
Bâti d'éléments hétéroclites, ce premier roman contient déjà tous les grands thèmes de Wul (présences de monstres, réussite d'un seul homme contre tout un monde, nanisme confronté au gigantisme, cataclysme planétaire), mais l'ensemble est peu convaincant, du fait surtout du manque de vie et de personnalité des héros. Notons que la réduction d'êtres humains injectés ensuite dans un corps normal interviendra douze ans plus tard dans le film Le voyage Fantastique (mais il y avait eu Le microbe détective), et que la Lune, société post-pénitentiaire, fera l'objet dix ans après du roman de Heinlein Révolte sur la Lune.
Niourk. Sur une Terre postatomique où les océans se sont retirés, laissant le squelette des villes anciennes se dresser à des milliers de mètres au-dessus des plaines océaniques où de primitives tribus survivent tant bien que mal, un enfant noir, promis au sacrifice par l'Ancien, s'enfuit et part explorer le vaste monde. Après avoir combattu les poulpes intelligents, il parvient à Niourk (le New York antique), où il rencontre des astronautes de la nouvelle humanité vénusienne, qui le soignent de ses brûlures radioactives. Mais, le pouvoir de son cerveau ayant été décuplé, l'enfant préfère reconstruire une civilisation terrienne plutôt que partir sur Vénus.
Incontestablement le chef-d'œuvre de Wul, Niourk n'est construit que sur un enchaînement de séquences fortes, mais celles-ci sont si organiquement liées, la vision du monde dévasté est si cohérente et si féerique à la fois, et son évocation si visuelle, que ce livre est une des réussites les plus étonnantes du thème postatomique.
Rayons pour Sidar. Sidar est une ancienne colonie terrienne qui, à la suite d'accords interstellaires, doit passer dans la zone d'influence des Xress. Lorrain, un agent secret, accompagné de Lionel, un robot à son image, enquête dans la jungle sidarienne et finit par comprendre que les Xress vont perpétrer un monstrueux génocide à l'encontre des tribus autochtones. Pour le prévenir, il réussit à provoquer une réaction physique avec le noyau de deutérium de Sidar, et la planète est catapultée vers le système solaire, où elle pourra orbiter en sécurité.
Premier roman où l'action se déroule dans sa plus grande partie dans cette jungle si chère à Wul, et qui lui permet d'inventer des écologies délirantes mais logiques, de façonner des monstres fabuleux, de décrire des peuplades bizarroïdes avec un sûr talent ethnographique. Et tout cela avec une économie de vocabulaire qui frise la provocation. Rayons pour Sidar est le plus exotique des Wul, celui qui recèle le plus d'enchantements.
La peur géante. En l'an 2157, la Terre affronte les torpèdes, créatures marines intelligentes en forme de raies, qui observaient le monde de la surface depuis des millénaires (les soucoupes volantes, c'étaient elles) et ont décidé de passer à l'attaque parce que les humains empiètent un peu trop sur leur territoire sous-marin. (Le Clarke des Prairies bleues en frémirait !) L'eau commence à cesser de geler (et les glaces des pôles fondent), puis ne veut plus s'évaporer (et le niveau monte). Un cataclysme gigantesque a lieu, qui balaye sous des trombes d'eau les trois quarts de l'humanité. Mais les hommes réagissent et, combattant les torpèdes sur leur propre terrain, parviennent à leur inoculer un virus qui les transforme en inoffensifs poissons.
S'il y a bien encore la catastrophe colossale qui plaît tant à Wul, La peur géante est le seul livre de l'auteur à se dérouler sur une Terre pacifiée et harmonieuse, au départ tout au moins. Aussi est-ce le moins « wulien » de ses romans. (On pense plutôt à Jean-Gaston Vandel.) Et puis la rencontre de l'utopie et du cataclysme géologique a un parfum de SF début de siècle qui date de plus en plus, ce qui peut être aussi un charme quelque peu anglais : Le péril vient de la mer de John Wyndham, publié en France deux ans plus tard, nous le rappellera...
Oms en série. Réduits à la condition d'animaux domestiques par les Draags, géants humanoïdes d'une planète de la galaxie, les Oms (entendez : les hommes), sous la conduite de Terr, qui a pu assimiler les connaissances des maîtres, cherchent à se libérer de la servitude. Plusieurs millions d'Oms trouvent refuge sur un continent désert et, après une période de conflit, peuvent espérer partager la planète pacifiquement avec les autochtones vaincus par ruse.
Encore un conflit où le gigantisme a une part primordiale (faut-il psychanalyser Wul ?), dans un récit bien mené mais à vrai dire sans surprise, le thème-choc de départ une fois assimilé. Notons qu'on retrouvera ce schéma dans Des hommes et des monstres de William Tenn.
Le temple du passé. Un astronef en perdition tombe sur une planète à l'atmosphère de chlore et est avalé par un gigantesque monstre aquatique. Pour sortir de ce piège, les astronautes Jolt et Massir font évoluer la créature par mutation. Elle vient expirer sur un rivage où ses œufs, poursuivant le processus d'évolution, donnent naissance à une race de lézards intelligents qui deviendront la race maîtresse de ce monde d'où Massir, Jolt étant mort, ne parviendra pas à s'échapper. Et ce n'est que 10000 ans plus tard qu'une expédition terrienne découvre, dans la carcasse du monstre, le corps naturalisé de l'astronaute, pour eux un géant de trois mètres : un Atlante.
Cette fois le gigantisme est double (avalant, avalé), et si l'on passe sur la révélation finale — chute d'une totale gratuité — on ne peut qu'admirer une fois de plus l'art souverain de Wul pour peindre un décor, pour décrire un effort, une suite d'actions. Ici l'exotisme recule pour faire place au surréalisme, dimension supérieure atteinte grâce au recul pris devant des séquences énormes (exploration des entrailles du monstre), des paysages abhumains.
L'orphelin de Perdide. Sur Perdide, planète soumise à la marée saisonnière de frelons à la piqûre mortelle, un enfant de quatre ans, Claudi, est abandonné, ses parents morts, avec pour tout bagage un micro à ondes instantanées qui le relie à Max, corsaire du vide au grand cœur, ami de son père. L'aventurier, forçant l'allure de son astronef, essaye, en compagnie de Silbad, son vieux compagnon de route, de sauver l'enfant. Volant à 99 [%] de la vitesse de la lumière, l'astronef transcende les données de l'espace et du temps et arrive sur une Perdide colonisée, après quatre-vingt-cinq jours de voyage subjectif, qui correspondent à plus de cent ans dans la durée réelle.
Et Max a la révélation que le petit Claudi et le vieux Silbad étaient une seule et même personne.
En plus de ce tour de passe-passe temporel qui vaut son pesant de nucléons. L'orphelin de Perdide, rempli en apparence de scènes hautes en couleur qui ne sont là que pour étirer à la dimension d'un roman un sujet mieux fait pour la nouvelle, est le parfait exemple d'une construction tout entière supportée par une étonnante complexité dans le détail. De plus, le grand Max, personnage au demeurant assez andersonien, est un des rares héros de Wul qui soit vraiment un être pensant et vivant ; c'est sans doute pour cela que les épisodes sentimentaux du récit (très effacés en général chez Wul, quand ils ne sont pas tout à fait absents) nous touchent pour une fois vraiment.
La mort vivante. Joachim, maître-biologiste vénusien soumis aux tracasseries d'une société religieuse où la science est peu considérée, est enlevé par des pirates et conduit sur la Terre, planète pluvieuse et quasi abandonnée où Martha, femme mystérieuse vivant dans un château des Pourres (les Pyrénées), lui ordonne de faire revivre sa fille. Lise, qui est morte. Après plusieurs tentatives infructueuses, Joachim, grâce à des cultures de tissus, fait revivre dix jumelles semblables qui, en grandissant, se révèlent douées d'une intelligence diabolique. Les créatures se soudent entre elles et deviennent une entité biologique fabuleuse, la Masse, qui, se nourrissant d'énergie, s'apprête à dévorer l'univers.
Seul Wul à la fin pessimiste, seul ouvrage où le héros soit un vieillard (et ceci explique peut-être cela). La mort vivante intègre en profondeur des données éparses dans d'autres ouvrages : ici le monstre est le cataclysme, ici le microcosme (les cellules bouturées) est le macrocosme (la Masse), microcosme et macrocosme formant à leur tour le monstre, etc. Notons aussi que ce livre décidément bien singulier est basé, non sur le merveilleux, mais son envers : l'angoisse. Si la réussite n'est pas sans failles (moins visuel que d'autres, et plus bavard), il est peut-être le plus frappant et le plus original de l'auteur, qui tenait là sa veine Sturgeon.
Piège sur Zarkass. Laurent et Darcel, deux agents secrets terriens, enquêtent sur Zarkass, planète en voie de développement que convoitent les mystérieux Triangles, civilisation stellaire menaçant la Terre. Les agents parviennent à vaincre les Triangles après que Laurent, qui a revêtu la dépouille mortelle de Safass-Thin, un roi antique, est la victime d'une étrange osmose physique et mentale qui le dote de pouvoirs magiques ancestraux.
C'est le même schéma que Rayons pour Sidar : la planète primitive que bons Terriens et méchants extraterrestres convoitent, James Bond dans la jungle et victoire finale. Signalons au passage qu'il s'agit du seul livre que Wul a remanié pour sa réédition, ajoutant quelques chapitres non essentiels à l'intrigue pour le seul plaisir de décrire un nouveau monstre et de faire hurler un volcan. A part ça, toujours la même richesse foisonnante. Mais cette curieuse alliance extratemporelle entre un roi défunt et le Terrien prosaïque ajoute à l'ensemble une dimension spirituelle et mythique inusitée.
Terminus 1. Poussé par son ancienne amie, Marje, un aventurier de l'espace vaguement télépathe, Julius, part pour la planète Walden, sur laquelle se trouve, ignoré de tous, un cimetière de fusées anciennes regorgeant de palladium, métal fabuleusement rare. Et pendant que Stella, dont il s'est épris pendant la traversée, l'attend à l'astroport, Julius gagne à travers le désert le cimetière de fusées, où il peut échanger aux Velus, contre de la nourriture, le précieux métal immédiatement envoyé à Marje grâce à une valise-transmetteur de matière. Mais pendant ce temps, Stella, qui le croyait mort, s'est lancée sur ses traces et a succombé au pouvoir osmotique de végétaux vivants. Pour rester près d'elle, Julius choisit de devenir un « homme-arbre » à son tour.
Le plus décevant des Wul : pour une fois, aucune intrigue mais une monotone aventure linéaire, aux rebondissements télégraphiés, aux séquences mollement articulées. L' « histoire d'amour » est morne et sans passion : Perdide est loin. Quant à la chute finale, qui se voudrait poétique, elle nous laisse de glace tant elle est rapidement enlevée, greffée en queue de récit sans aucune nécessité interne. Un seul point fort : les vingt ou trente pages de la description du cimetière de métal, où l'auteur se révèle enfin égal à lui-même confronté à une architecture à visualiser.
Odyssée sous contrôle. Michel Maistre, agent secret (eh oui, encore !) terrien, gagne la planète Emeraude où les cépodes, battus par la Terre dans un conflit, préparent leur revanche. Il fait connaissance, dans l'astronef, de la poétesse Innès, qui sera par la suite enlevée par les cépodes peu avant lui. Victime d'une greffe cervicale heureusement rectifiée, Maistre réussit à délivrer la jeune fille et fuit avec elle dans la jungle après avoir fait sauter la base ennemie. Mais ils sont capturés par de mystérieux humanoïdes et, au moment où tout va très mal se terminer, ils se réveillent : ils ne subissaient qu'une cure hypnotique d'héroïsme destinée à tromper leur ennui de citadins sur un monde supercivilisé.
Encore une classique histoire d'espionnage stellaire, comme Wul y avait déjà sacrifié, encore que cette fois Emeraude soit loin d'être aussi présente et colorée que Sidar ou Zarkass. Quant au coup de théâtre final, s'il originalise l'ensemble, reconnaissons qu'il eût pu être placé à la fin de n'importe quel autre roman de l'auteur. Il est tout de même intéressant de remarquer que c'est dans son ultime ouvrage que Wul a introduit cette dimension d'épopée factice. « Pas d'aventures, pas d'émotions violentes... le héros est inutile révolu », dit le médecin de service à la machine hypnotique. Et, en effet, il n'y aura plus après cela d'aventure wulienne, de héros wulien. Cette fin serait-elle alors un adieu déguisé ? Odyssée sous contrôle en prendrait alors une saveur nostalgique et amère : le chantre des épopées galactiques est retourné au fauteuil de la dentisterie...
Pour résumer encore ces résumés, et pour nous donner le plaisir d'une classification personnelle, nous dirons que l'œuvre de Stefan Wul comprend un chef-d'œuvre : Niourk ; quatre livres excellents : Rayons pour Sidar, Le temple du passé, L'orphelin de Perdide et Piège sur Zarkass ; deux bons ou très bons livres : Oms en série et La mort vivante ; deux livres moyens : La peur géante et Odyssée sous contrôle ; deux livres médiocres (mais certes pas nuls !) : Retour a zéro et Terminus 1. Et donnons un satisfecit à ses rééditeurs, qui sont tombés remarquablement juste dans leur choix. Ne manque au palmarès, d'important, que L'orphelin de Perdide. Qui en veut ?
Jean-Pierre Andrevon
John Duval & The Futurians
Yesterday T1
De David Blot et Jérémie Royer
Manolosanctis - 56 pages
Nous sommes en 2003 et John Duval a 23 ans. John doit son prénom à la fascination de sa mère pour John Lennon et les Beatles. John est d'ailleurs né le jour de l'assassinat de John (vous suivez toujours ?). Fraîchement débarqué à New York, il s'installe dans l'appartement hérité de sa mère, heureux de commencer une nouvelle vie loin de Paris et de sa belle famille. Mais au réveil il se rend compte qu'il est projeté en 1960. Le choc est difficile à encaisser mais de fil en aiguille (et à la suite d'une déception amoureuse) il se retrouve, avec son groupe, à chanter Yesterday à la place des Beatles, avec le succès qu'on lui connaît.
Dans cette uchronie personnelle, premier tome d'une série, nous faisons la connaissance avec John qui nous raconte son histoire sous forme de confession intime. John est un personnage attachant, pétri de culpabilité à l'idée d'avior usurpé la place de John Lennon, d'être un voleur même si dans la réalité où il a été projeté, techniquement, il n'a rien volé puisqu'il a inventé les chansons des Beatles avant les Beatles. Le dessin est minimaliste, épuré, parfois un peu trop : certains personnages ne se différencient pas facilement. Les traites des visages auraient gagné à être un peu plus marqués parfois. Le scénario est bien rythmé, la mise en situation efficace, les pages se tournent toutes seules avec souvent un grand sourire au lèvres. J'attends maintenant la suite pour confirmer une bonne impression de départ.

Challenge Winter Time Travel.
Nouveau titre du cycle de la Culture dans la collection « Ailleurs et Demain », les éditions Robert Laffont publient en deux partie la version française des Enfers Virtuels, le dernier-né de la série écrite par Iain Banks (traduction Patrick Dusoulier). Les amateurs de cet univers de space-opéra apprécieront donc de poursuivre avec l’auteur leur exploration de la Culture, cette énigmatique civilisation galactique aux multiples ramifications. Pour les néophytes cependant, pas d’inquiétude. Ce premier tome ne laisse aucun lecteur sur le quai et n’oublie pas d’introduire auprès des nouveaux venus cet univers fascinant. Maintenant que tout le monde a embarqué à bord du vaisseau galactique, commençons donc notre voyage jusqu’aux Enfers Virtuels, en espérant qu’un tel titre ne nous sera pas de mauvaise augure…
Le pitch de ce nouvel opus entremêle les destins autour d’une question centrale : celle des univers virtuels réservés aux âmes des défunts téléchargées avant leur décès. Chaque civilisation assez évoluée pour acquérir une telle technologie est libre d’interpréter l’éthique de ces univers virtuels à sa guise : mondes paradisiaques, antichambres du Réel ou enfers punissant les mauvaises âmes, il n’y a pas de règle en la matière. D’autres races, quant à elle, restent insensibles à ces technologies préservatrices et continuent à prôner une destruction totale de l’âme au moment du trépas. Les premières ont ainsi bâti pour leurs âmes défuntes de véritables mondes parallèles et s’opposent à ce sujet en deux factions idéologiques : les pro-Enfers et les anti-Enfers. Le débat a rapidement dégénéré, à tel point que la guerre ouverte est à deux doigts d’éclater entre les partisans de chaque camp.
Pour éviter un conflit galactique dévastateur, les belligérants ont accepté de s’affronter sur des champs de bataille virtuels, et mènent depuis un combat aussi féroce que populaire dans toute la galaxie. Or depuis quelques temps, cette solution est devenue pratiquement intenable, au point que cette guerre pourrait bien déborder sur le Réel… La Culture n’a pas encore pris officiellement parti pour un camp particulier. Comme toujours, l’organisme garde une position neutre et ambiguë sur ce genre de questions. Il n’en demeure pas moins que la Culture penche pour soutenir les anti-Enfer, et que l’idée d’une guerre réelle la répugne au plus haut point. Aussi, lorsqu’un de ses vaisseaux libres s’entiche d’une courtisane-esclave, Lededje, et la réincarne virtuellement après que son maître Veppers, le plus puissant homme du système Sichultien, l’ait tuée sur un coup de sang, la Culture y voit un instrument capable d’accomplir ses propres desseins politiques. Et si la vendetta de Lededje n’était qu’un coup de pion sur l’ échiquier galactique ? Rien de bien étonnant de la part d’une organisation aussi énigmatique que la Culture…
Iain Banks possède son propre style. Mêlant autour de son univers de space opéra les actions à suspens, les scènes crues et les considérations socio-politiques, il botte régulièrement en touche et apporte au lecteur un agréable cocktail d’aventure et de réflexion. Iain Banks ne veut pas seulement distraire le lecteur. Il veut le convaincre de la fascination qu’il éprouve pour son univers. Cette galaxie, aussi vaste qu’ancienne, regorge de races civilisées, de reliques mystérieuses et de strates historiques. Superposez à cela un univers virtuel tout aussi développé, où les esprits téléchargés des morts côtoient les vivants du Réel, quand ils ne se réincarnent pas dans de nouveaux corps, et vous obtiendrez un roman fourmillant de détails. La thématique centrale des Enfers Virtuels pose un large problème éthique. Les civilisations intelligentes ont-elles besoin d’un bâton spirituel pour imposer à leurs semblables d’adopter une conduite convenable de leur vivant ? Et surtout, organiser la torture des âmes des défunts dans des enfers virtuels relève-t-il du service rendu à la civilisation ou du sadisme le plus cruel ?
Il est – convenons-en – assez facile d’orienter son opinion en faveur d’une des deux factions engagées dans cette guerre des Enfers Virtuels, et la dimension de la civilisation se substituant au châtiment divin ancre définitivement le récit dans un univers athée, où seule la conscience intelligente est à même de répondre aux questions spirituelles de ces peuples. Mais les apparences peuvent être trompeuses avec la Culture, et la conclusion de ce premier tome nous promet, déjà, de nombreux rebondissements à venir dans ce récit épique. Il ne nous reste plus qu’à y retourner au plus vite, avant que – malheur ! – les portes des Enfers Virtuels ne se referment devant nous…

SAINT-EXUPÉRY (Antoine de), Lettre à un otage, notice de Françoise Gerbod, Paris, Gallimard, coll. Folio 2€, [1944] 2011, 72 p.
J’ai finalement très peu lu Antoine de Saint-Exupéry. Certes, je me suis fait et refait Le Petit Prince, cela va sans dire, et je garde aussi un certain souvenir de Pilote de guerre. Mais je crois que c’est à peu près tout… Alors bon, je vous accorde que ce n’est pas la lecture de cette très brève Lettre à un otage qui va y changer grand-chose… Mais cela faisait pas mal de temps déjà que je voulais la lire, depuis, en fait, que mon professeur d’ethnologie juridique, en guise d’introduction à son cours, nous en avait fait cette belle citation : « Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente. » Ce n’est pas forcément là le thème central de ce très court texte, mais la phrase est forte, suffisamment pour avoir aiguisé ma curiosité.
La Lettre à un otage fait partie des écrits de guerre de Saint-Ex. Initialement, il devait s’agir d’une préface pour un roman de Léon Werth, grand ami de l’auteur, qui avait eu la mauvaise idée d’être Juif sous l’Occupation. Saint-Exupéry, depuis son exil américain, a donc rédigé cette préface, qui s’est muée progressivement en une « lettre aux Français », puis s’est finalement transformée en la Lettre à un otage. L’otage, s’il n’est jamais nommé, est clairement Léon Werth : c’est à lui que s’adresse l’auteur quand il emploie le « tu » ; mais, au-delà, la lettre prend une tournure plus globalisante : il y a les otages, le « vous », qui désigne les Français restés au pays, sous le joug du régime de Vichy et des nazis.
Peut-on pour autant en faire, comme le dit la quatrième de couverture, « un appel à tous ceux qui, épris de liberté, refusent de subir » ? Pas forcément, et la notice de Françoise Gerbod insiste d’ailleurs sur ce point. La Lettre à un otage est avant tout un texte d’une profonde tristesse, exprimant le désarroi de l’émigrant malgré lui privé de ses racines, et centré sur la notion d’amitié. Celle, touchante, qui a uni, le temps d’un Pernod, l’auteur et Léon Werth ainsi que deux mariniers de passage, à la terrasse de l’auberge de Fleurville… Une amitié puissante, qui surpasse les aléas de la fortune, pour atteindre à cet état particulier de l’exigence possible.
Et c’est ce désespoir et cette amitié qui, en définitive, légitiment la lutte, à laquelle seule la fin du texte fait allusion. Il s’agit, pour l’auteur, certes de retrouver sa patrie, et donc son passé, mais avant tout de la construire sur la base de l’avenir, au-delà des différences, quelles qu’elles soient. L’impératif de la lutte n’efface pas les différences, mais celles-ci doivent être envisagées comme un atout contre un ordre uniforme et abject, la barbarie nazie, fondée sur le rejet de l’autre. La Lettre à un otage est ainsi un texte profondément humaniste ; engagé, certes, mais en filigrane ; patriote, mais sans esprit de fermeture ; et à la fois désespéré et optimiste, dans sa volonté de dépasser l’horreur du présent pour élaborer ensemble l’avenir.
Mêlant souvenirs divers et variés et ce qu’il faudra bien appeler philosophie faute d’un autre terme, la Lettre à un otage est un texte pour le moins inclassable. Mais c’est aussi, et avant toute chose, un très beau texte, porté par une plume aérienne (pardon…), qui fait des miracles invisibles. On en ressort profondément touché, ému par cet éloge de l’amitié, et emporté par la volonté de mettre fin au présent.
Et c’est bien un texte d’actualité, hélas : « Quand le naziste [sic] respecte exclusivement qui lui ressemble, il ne respecte rien que soi-même. Il refuse les contradictions créatrices, ruine tout espoir d’ascension, et fonde pour mille ans, en place d’un homme, le robot d’une termitière. L’ordre pour l’ordre châtre l’homme de son pouvoir essentiel, qui est de transformer et le monde et soi-même. La vie crée l’ordre, mais l’ordre ne crée pas la vie. » Il en est, notamment parmi ceux qui ont à l’heure actuelle souvent le mot de « courage » à la bouche, qui pourraient méditer sur ces quelques lignes…
Alors on peut bien, quitte à tourner quelque peu le texte, répéter, inlassablement, cette maxime : « Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente. » C’est sans doute le plus bel enseignement de cette Lettre à un otage.
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De Vincent Gessler
L'Atalante - 252 pages
Difficile de résumer l'intrigue de Cygnis sans en dévoiler trop. Plusieurs trames narratives se croisent pour se réunir dans un final surprenant. Humains et robots se partagent une planète qui ne ressemble plus du tout à notre Terre. La population humaine est disséminée en communauté, la forêt le dispute aux ruines. Les hommes ont oublié les évènements qui ont bouleversé leur monde. Seul le souvenir du Long Hiver persiste sous forme de légendes et les artefacts du passé découverts par les fouisseurs ne provoquent souvent que perplexité. Syn est un trappeur solitaire, perpétuellement accompagné par Ack, loup à l'allure étonnante. Sniper impitoyable il tue les diasols (des robots) qu'il croise sans scrupules ni hésitations. Sa main est sûre, son instinct fiable et son tir rate rarement sa cible. La fin de l'hiver approchant Syn retourne à Méandre mais lors d'une immense fête célébrant le printemps, les femmes sont enlevées et la ville pillée par les troglodytes. La guerre se profile. Une intrigue parallèle concernant les diasols se met en place. Au milieu de cette complexité, Syn cherche toujours à comprendre qui il est.
Roman contemplatif où l'ambiance ne prime pas pour autant sur l'action, l'écriture poétique immerge le lecteur dans un monde blanc de neige et de silence traversé par des éclats de violence, de bruit et de sang. Vincent Gessler n'épargne rien au lecteur : pillages, guerres, sang, sexe... La brutalité du récit est compensée par une écriture sophistiquée qui, parfois, en fait un peu trop. La construction non linéaire, bien maîtrisée, et qui induit des ruptures de rythme (ce que personnellement j'ai apprécié) est un atout de plus. Les en-têtes des chapitres en latin ouvrent des perspectives supplémentaires. Pourtant il manque quelque chose à ce roman pour que j'y adhère totalement. A deux reprises je me suis retrouvée à le contempler, admirative, en me disant « c'est magnifique » mais de l'extérieur, dans pour autant identifier ce qui m'en faisait sortir. Pour autant, je recommande chaudement la lecture de ce premier roman admirablement travaillé, riche et et porté par une voix originale. Notons aussi que le roman, publié par l'Atalante, bénéficie d'une très belle couverture : intrigante pour ceux qui n'ont pas encore lu le livre, elle fait sens une fois le roman terminé.
Un extrait :
« Ils passent la nuit à l'abri des espaces immenses et des ombres. Les rayons de l'aube illuminent la rosace et tendent sur les murs un dessin arachnéen et fabuleux qui glisse vers le sol en suivant la course du soleil. Syn et Leah observent cet instant magique, enlacés dans la chaleur du réveil.
Ack se réveille soudain, regarde autour de lui comme s'il était perdu et enfouit sa truffe humide sous l'aisselle de Syn, qui sursaute : « Jaloux ! »
Une complicité nouvelle les accompagne durant le petit-déjeuner partagé en silence. Le moindre bruit ou froissement résonne et rappelle les dimensions du bâtiment. Leah explore une dernière fois l'édifice démesuré, contemple le labyrinthe et les autres figures tracées dans le pierre, les sculptures aux murs, les peintures effacées du plafond.
Ils se retirent par la grande porte et marchent entre les ruines. La lumière du matin prête aux rues vides d'autres impressions, des ambiances qui ont pu exister dans le passé et que reconstituent en pensée Syn et Leah dans leur traversée. »
Trois tyrans veulent s’emparer duMultivers. Deux héros de légende et une terrienne vont s’opposerà eux dans une longue croisade qui les mènera d’un universparallèle à l’autre...